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27.03.2006

 

 

Avec mes yeux d'enfant...

 

 

  

 

Nous sommes au début des années septante, j’ai douze ans.

Douze ans !

L’âge où l’on commence à se chercher, l’âge où le doute s’installe peu à peu ; où l’on tente de dissiper le flou, pas toujours artistique, qui entoure les grandes questions existentielles.

L’âge où l’on a peur de tout, l’âge où tout attire aussi !

Ce que dit Papa ?

Boffff !

Celui-là, quel casse-pieds !

A part m’engueuler et vouloir à tout prix m’expliquer les raisons pour lesquelles il me répète toujours la même chose... !

Bien sûr que c’est important la Sagesse, la Tolérance, le Respect, l’Education et l’âge adulte...

Mais pour l’heure, ce qui m’intéresse, entre une application de Normaderm et un tamponnement au Thyosalyl, c’est l’Amour, et pas seulement celui de mon prochain.

Il a pour nom Sophie, et, comme souvent à cet âge là, il est tout sauf réciproque...

Ce matin là, je n’avais pas beaucoup le temps de penser à l’Amour ; en cause cette foutue interro de première heure...

Nous étions mardi, il était bientôt huit heures, et comme tous les mardis, mon Père venait de me déposer au pied de la rue d’Orléans, à l’entrée du Parc, que je me réjouissais traverser en humant les volutes terreuses de la brume printanière.

Comme à chaque fois, j’allais attendre Sophie.

Je regardais déjà dans la direction d’où elle allait surgir, à la descente du tram.

Je pensais : « Elle me fera un signe de la main, puis elle continuera sa route comme si j’étais transparent, comme si je n’existais pas... »

Cela ne me suffirait bien évidemment pas, mais comme d’hab’, je ferais avec...

 

Je venais de faire quelques pas, quand un léger crissement me fit tourner la tête vers la gauche.

Dans l’allée voisine, une gamine qui devait avoir cinq ou six ans, sautillait un pied devant l’autre, suivie à quelques mètres par sa maman, belle comme une fée.

Dans sa robe blanche, légère et vaporeuse, avec ses longs cheveux châtains et sa peau claire, elle marchait lentement, comme si un tapis cotonneux se déroulait sous ses pas.

Bernadette Soubirous n’avait sans doute pas été plus troublée que je l’étais en cet instant...

Au fur et à mesure que nos chemins se rapprochaient, et que je la distinguais plus clairement, mon émoi allait grandissant. Elle semblait sortie de je ne sais quel groupe Pop au retour de Katmandou, les fleurs dans les cheveux en moins, et la fraîcheur en plus, bien sûr...

Elle n’était plus qu’à une dizaine de mètres, quand le trousseau de clés qui pendait à la bandoulière de son sac, se détacha, et tomba sur le sol, juste derrière elle.

La gamine sautillait toujours, et ma « divine apparition » ne semblait s’être rendue compte de rien.

Je bondis, ramassai l’objet de ma chance et bredouillai : « Madame, vos clés ! ».

La fillette s’arrêta net, me regarda, et fit un signe à sa Maman, en indiquant ma direction.

A son tour, l’«Ange» se retourna, et illumina son regard d’un merveilleux sourire.

Rien que pour moi... !

Elle regarda son enfant, porta un doigt sur ses lèvres, et fit, d’une main, quelques mouvements gracieux devant son visage...

La petite me fit face à nouveau, et, avec une légère révérence, murmura :

« Maman vous remercie...

Elle est sourde et muette... »

 

Lorsque je suis arrivé à l’école, bien plus tard (et en retard), j’avais encore des larmes plein les yeux...

Comme à l’époque, on ne plaisantait pas avec les arrivées tardives, je fus gratifié d’une note en rouge dans mon journal de classe. Je m’en foutais bien !

A seize heure trente, quand mon Père signa la note, craignant le pire et n’osant mentir, je lui racontai mon aventure avec des mots d’enfant, mes mots de ce temps là...

Je n’eus aucune punition, aucune réprimande et j’en fus le premier surpris.

C’est sans doute ce jour là que j’ai décidé d’accepter toutes ces différences, qui finalement nous rapprochent.

De ne plus être « contre » rien...

A moins que ce ne soit d’être « contre » tout !

Tout contre !

 

Quant à Sophie, (pour la petite histoire) je ne l’ai revue que des semaines plus tard.

Elle était sur le tape-cul d’une mobylette, conduite par un gars...

Encore plus boutonneux que moi !

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